Inconnu
Proverbe chinois.
Alexandre DUMAS
J. L. FOURNIER (Mon dernier cheveu noir)
Xavier de Maistre
Laure CONAN
?
Une robe de femme, doit être comme une plaidoirie : assez longue pour couvrir le sujet, assez courte pour être suivie.
(Anonyme)Certains hommes n'ont que ce qu'ils méritent; les autres sont célibataires.
Charles Baudelaire
Pierre DAC
Emily DICKINSON
Albert MEMMI
"Une Question est stupide tant qu'elle n'est pas posée"
Proverbe chinois...EDITORIAL 4

CARROUSEL SUR LA MER
Précédemment : Il eut besoin de toute sa force pour réprimer les nausées qui lui montaient à la gorge quand il vit ce qui restait du corps de Gonzalvès, un amas informe de chairs et d'étoffe pourries, balancé doucement par le ressac, recouvert d'un linceul de crevettes mauves et grises qui tressautait et vibrait sans arrêt et lui donnait l'apparence d'une vie démoniaque.
La gendarmerie la plus proche, à que soixante kilomètres de là, alertée par la radio du Jean-Antoine, s'était occupée du transfert du corps à Port-Lyautey. Il faudrait, pensait Léonard, faire une visite à Noémi. Cette idée lui causait autant de déplaisir que la vision du cadavre de Gonzalvès et que le rappel de sa mort affreuse, tant il appréhendait maintenant le moment où il se trouverait seul devant Noémi et les deux orphelins, Il s'efforçait de chasser de son esprit ces visions déprimantes. Ne penser qu'à son travail actuel, aux thons, aux Portugais, voilà ce qu'il devait faire...
Les Portugais, ses Portugais, devrait-il dire, car c'est lui, maintenant qui les dirige. C'est lui qui, sur les barcasses, les commande et les excite de la voix et du geste. Cela s'est fait sans qu'un ordre précis soit donné, sans que rien d'exprès n'ait été décidé. Simplement, après la mort de Gonzalvès, tous se sont retournés vers lui, parce que Gonzalvès disparu et Cordier aux portes de la mort, il était celui qu'ils sentaient le plus proche d'eux. Et pourtant! pense Léonard. Ils ne doivent pas compter sur lui trop longtemps ! I1 y a trois jours alors qu'il convoyait le poisson à Mehdia il a trouvé Le Barp qui l'attendait au quai, un Le Barp inconnu, roide, sévère, presque rageur, qui lui a demandé ce qu'il faisait et quand il se déciderait à lui donner sa lettre, cette fameuse lettre pour le ministre... Car le temps presse maintenant. D'autres candidatures se sont manifestées pour le garde-pêche. L'administration va prendre une décision. C'est une question de jours. La lettre, Léonard l'avait laissée à bord du Jean-Antoine. Maintenant, il la porte sur lui. Il la sent là, sur sa poitrine, dans la poche intérieure de sa vareuse : Monsieur le Ministre... j'ai l'honneur de solliciter de votre bienveillance... De sa main gauche il la palpe à travers l'étoffe, tandis que, de la droite, il s'appuie davantage sur la rambarde de son bateau, de son vieux bateau qui, pis que jamais, pue la crasse et le sang pourri... Un beau bateau tout neuf, voilà ce qui attend maintenant Léonard. Et son regard à nouveau cherche les Portugais. Ils commencent à haler le filet et leur chant monotone et puissant se répand sur la mer. Peut-être s'étonnent-ils de ne pas voir Léonard à côté d'eux. Car c'est là-bas qu'il devrait être. Que fait-il ici ? Et Diego s'approche. « Capitan, murmure-t-il... il faut y aller. » Cela est nouveau aussi, ce terme de Capitan dont se sert Diego. Autrefois, il disait simplement « Patron ». Et Léonard ne dit rien. Son regard demeure fixé sur les Portugais, comme s'il s'imprégnait de la vision qu'ils lui offrent. Ils ont été ses frères, après tout, ses frères de souffrance et de misère, attachés à la Madrague jusqu'à l'extinction de leur vie, Les Portugais, pour lesquels Cordier, mort depuis déjà une semaine, a usé ses derniers jours. « C'est la Madrague, disait-il. Il faut qu'elle continue. Il faut qu'elle vive ! »
Alors Léonard sent une chose inconnue l'envahir, une émotion intense, puissante, douce et poignante à la fois, comme il n'en a jamais ressenti. C'est comme s'il était, tout à coup, victime d'un accès de paludisme. Un frisson parcourt tout son grand corps tandis que ses jambes tremblent sous lui, que ses yeux se brouillent et que la mélopée des Portugais le pénètre comme une incantation. La Madrague ! Est-ce qu'on la quitte, la Madrague, quand on l'a connue comme lui ? « Oui, dit-il à Diego, il faut y aller. » Et il fouille sa poitrine, en extirpe la lettre... Monsieur le Ministre... Et cette lettre, de ses mains puissantes, il la déchire, en deux, en quatre, encore, encore... Puis il ouvre les mains et les morceaux s'éparpillent au-dessus de l'eau, et le vent du sud les emporte et les disperse au loin à la crête des vagues.
FIN
Extrait du livre de Jacques FREZIGNAC "Carrousel sur la mer". et merci à Michèle PONCE pour m'avoir offert ce livre.
Vous pouvez réagir ICI

CARROUSEL SUR LA MER
Précédemment : Il eut besoin de toute sa force pour réprimer les nausées qui lui montaient à la gorge quand il vit ce qui restait du corps de Gonzalvès, un amas informe de chairs et d'étoffe pourries, balancé doucement par le ressac, recouvert d'un linceul de crevettes mauves et grises qui tressautait et vibrait sans arrêt et lui donnait l'apparence d'une vie démoniaque.
La gendarmerie la plus proche, à que soixante kilomètres de là, alertée par la radio du Jean-Antoine, s'était occupée du transfert du corps à Port-Lyautey. Il faudrait, pensait Léonard, faire une visite à Noémi. Cette idée lui causait autant de déplaisir que la vision du cadavre de Gonzalvès et que le rappel de sa mort affreuse, tant il appréhendait maintenant le moment où il se trouverait seul devant Noémi et les deux orphelins, Il s'efforçait de chasser de son esprit ces visions déprimantes. Ne penser qu'à son travail actuel, aux thons, aux Portugais, voilà ce qu'il devait faire...
Les Portugais, ses Portugais, devrait-il dire, car c'est lui, maintenant qui les dirige. C'est lui qui, sur les barcasses, les commande et les excite de la voix et du geste. Cela s'est fait sans qu'un ordre précis soit donné, sans que rien d'exprès n'ait été décidé. Simplement, après la mort de Gonzalvès, tous se sont retournés vers lui, parce que Gonzalvès disparu et Cordier aux portes de la mort, il était celui qu'ils sentaient le plus proche d'eux. Et pourtant! pense Léonard. Ils ne doivent pas compter sur lui trop longtemps ! I1 y a trois jours alors qu'il convoyait le poisson à Mehdia il a trouvé Le Barp qui l'attendait au quai, un Le Barp inconnu, roide, sévère, presque rageur, qui lui a demandé ce qu'il faisait et quand il se déciderait à lui donner sa lettre, cette fameuse lettre pour le ministre... Car le temps presse maintenant. D'autres candidatures se sont manifestées pour le garde-pêche. L'administration va prendre une décision. C'est une question de jours. La lettre, Léonard l'avait laissée à bord du Jean-Antoine. Maintenant, il la porte sur lui. Il la sent là, sur sa poitrine, dans la poche intérieure de sa vareuse : Monsieur le Ministre... j'ai l'honneur de solliciter de votre bienveillance... De sa main gauche il la palpe à travers l'étoffe, tandis que, de la droite, il s'appuie davantage sur la rambarde de son bateau, de son vieux bateau qui, pis que jamais, pue la crasse et le sang pourri... Un beau bateau tout neuf, voilà ce qui attend maintenant Léonard. Et son regard à nouveau cherche les Portugais. Ils commencent à haler le filet et leur chant monotone et puissant se répand sur la mer. Peut-être s'étonnent-ils de ne pas voir Léonard à côté d'eux. Car c'est là-bas qu'il devrait être. Que fait-il ici ? Et Diego s'approche. « Capitan, murmure-t-il... il faut y aller. » Cela est nouveau aussi, ce terme de Capitan dont se sert Diego. Autrefois, il disait simplement « Patron ». Et Léonard ne dit rien. Son regard demeure fixé sur les Portugais, comme s'il s'imprégnait de la vision qu'ils lui offrent. Ils ont été ses frères, après tout, ses frères de souffrance et de misère, attachés à la Madrague jusqu'à l'extinction de leur vie, Les Portugais, pour lesquels Cordier, mort depuis déjà une semaine, a usé ses derniers jours. « C'est la Madrague, disait-il. Il faut qu'elle continue. Il faut qu'elle vive ! »
Alors Léonard sent une chose inconnue l'envahir, une émotion intense, puissante, douce et poignante à la fois, comme il n'en a jamais ressenti. C'est comme s'il était, tout à coup, victime d'un accès de paludisme. Un frisson parcourt tout son grand corps tandis que ses jambes tremblent sous lui, que ses yeux se brouillent et que la mélopée des Portugais le pénètre comme une incantation. La Madrague ! Est-ce qu'on la quitte, la Madrague, quand on l'a connue comme lui ? « Oui, dit-il à Diego, il faut y aller. » Et il fouille sa poitrine, en extirpe la lettre... Monsieur le Ministre... Et cette lettre, de ses mains puissantes, il la déchire, en deux, en quatre, encore, encore... Puis il ouvre les mains et les morceaux s'éparpillent au-dessus de l'eau, et le vent du sud les emporte et les disperse au loin à la crête des vagues.
FIN
Extrait du livre de Jacques FREZIGNAC "Carrousel sur la mer". et merci à Michèle PONCE pour m'avoir offert ce livre.
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