Inconnu
Proverbe chinois.
Alexandre DUMAS
J. L. FOURNIER (Mon dernier cheveu noir)
Xavier de Maistre
Laure CONAN
?
Une robe de femme, doit être comme une plaidoirie : assez longue pour couvrir le sujet, assez courte pour être suivie.
(Anonyme)Certains hommes n'ont que ce qu'ils méritent; les autres sont célibataires.
Charles Baudelaire
Pierre DAC
Emily DICKINSON
Albert MEMMI
"Une Question est stupide tant qu'elle n'est pas posée"
Proverbe chinois...EDITORIAL 3

CARROUSEL SUR LA MER
Précédemment : Et l'on voit deux barcasses qui se soulèvent, s'abaissent, et se heurtent violemment en projetant des éclats de bois. Et quand elles redeviennent immobiles on aperçoit en-des-sous d'elles le filet qui bée, déchiré sur dix mètres.
Le soir même, après avoir eu avec Pequelme une courte conversation, Léonard embarqua à nouveau sur le Phoque et le petit bateau repartit pour Mehdia. Léonard ne pouvait assister sans rien dire à la disparition des Madragues. Il lui fallait s'expliquer avec Cordier. Le vieux lutteur l'écouta sans mot dire. Il était trop fatigué, trop usé, pour que la trahison de Gonzalvès provoquât chez lui de la colère. Étendu tout habillé sur son lit, la tête soulevée par le traversin et par un oreiller, il paraissait lucide et très calme. Léonard, mal à l'aise, assis près du lit sur une chaise, tournait entre ses doigts sa casquette. Il lui déplaisait d'avoir dû faire cette confession. Il se faisait l'effet d'un mouchard, venu au rapport. Comme tout eût été plus simple s'il avait pu obliger Gonzalvès à se démasquer lui-même ! Cordier regarde cette honnête figure, tannée par le vent et par le soleil, et où les ans commencent à creuser leurs rides.
— A ton avis, Léonard, que faut-il faire ?
Léonard hésite :
— C'est difficile à dire, patron. Si nous restons ancrés sur l'emplacement actuel, la saison est perdue... Or, nous sommes obligés d'y rester. On n'a jamais vu une madrague être enlevée de son emplacement en cours de campagne pour être calée ailleurs. C'est impossible !
— Non, fait Cordier, on n'a jamais vu cela...
Tous deux demeurent silencieux. Mais ils n'ont pas besoin de parler pour savoir que leurs pensées convergent vers le même point : le filet, l'énorme filet, gorgé d'eau de mer et maintenant recouvert d'algues et de mucus, ses kilomètres de câbles, sa centaine d'ancres profondément enfoncées dans le sable et dans la vase. Relever tout cela, l'embarquer, aller le déposer et l'ancrer ailleurs, c'était une opération gigantesque qu'on ne pouvait improviser. Léonard avait raison : c'était impossible. Là où l'on était ancré il fallait demeurer jusqu'à la fin. Jamais on n'avait vu une société de pêche procéder, en cours de campagne, à ce déménagement prodigieux.
— Eh bien, fit Cordier d'une voix sifflante, on le verra !
Il avait agrippé Léonard par un bras et l'attirait à lui :
— Écoute-moi bien, Léonard. J'ai passé les vingt dernières années de ma vie à créer les Madragues. J'y ai perdu ma fortune, ma santé et ma tranquillité. Mais jusqu'à cette année j'étais heureux ! Je me disais : Je laisserai derrière moi quelque chose de concret, de vivant, qui sera mon œuvre. Pendant des années encore, quand on parlera des Pêcheries du Moghreb, on pensera à Cordier. ÀVilla Real les vieux madraguiers, quand ils embarqueront, parleront de moi. J'avais la sensation de n'avoir pas été inutile sur terre. Et puis je pensais à ces pauvres Portugais. As-tu songé que nous faisions vivre quatre ou cinq cents personnes ? As-tu imaginé ce qu'ils allaient devenir si nous disparaissions ? Alors vois-tu, je ne puis maintenant me résigner à m'en aller sans combattre.
De sa main décharnée et blanchie il secouait le bras de Léonard.
— Il faut sauver la Madrague, entends-tu, Léonard ?
Et plus bas, le souffle rauque, les yeux exorbités :
— Veux-tu m'aider, Léonard ? Veux-tu que nous fassions ce que les autres n'ont jamais fait ? On n'a jamais, dis-tu, déplacé une madrague en cours de pêche ! Est-ce qu'on a jamais sérieusement essayé ? Ah!
Extrait du livre de Jacques FREZIGNAC "Carrousel sur la mer". et merci à Michèle PONCE pour m'avoir offert ce livre.
Vous pouvez réagir ICI

CARROUSEL SUR LA MER
Précédemment : Et l'on voit deux barcasses qui se soulèvent, s'abaissent, et se heurtent violemment en projetant des éclats de bois. Et quand elles redeviennent immobiles on aperçoit en-des-sous d'elles le filet qui bée, déchiré sur dix mètres.
Le soir même, après avoir eu avec Pequelme une courte conversation, Léonard embarqua à nouveau sur le Phoque et le petit bateau repartit pour Mehdia. Léonard ne pouvait assister sans rien dire à la disparition des Madragues. Il lui fallait s'expliquer avec Cordier. Le vieux lutteur l'écouta sans mot dire. Il était trop fatigué, trop usé, pour que la trahison de Gonzalvès provoquât chez lui de la colère. Étendu tout habillé sur son lit, la tête soulevée par le traversin et par un oreiller, il paraissait lucide et très calme. Léonard, mal à l'aise, assis près du lit sur une chaise, tournait entre ses doigts sa casquette. Il lui déplaisait d'avoir dû faire cette confession. Il se faisait l'effet d'un mouchard, venu au rapport. Comme tout eût été plus simple s'il avait pu obliger Gonzalvès à se démasquer lui-même ! Cordier regarde cette honnête figure, tannée par le vent et par le soleil, et où les ans commencent à creuser leurs rides.
— A ton avis, Léonard, que faut-il faire ?
Léonard hésite :
— C'est difficile à dire, patron. Si nous restons ancrés sur l'emplacement actuel, la saison est perdue... Or, nous sommes obligés d'y rester. On n'a jamais vu une madrague être enlevée de son emplacement en cours de campagne pour être calée ailleurs. C'est impossible !
— Non, fait Cordier, on n'a jamais vu cela...
Tous deux demeurent silencieux. Mais ils n'ont pas besoin de parler pour savoir que leurs pensées convergent vers le même point : le filet, l'énorme filet, gorgé d'eau de mer et maintenant recouvert d'algues et de mucus, ses kilomètres de câbles, sa centaine d'ancres profondément enfoncées dans le sable et dans la vase. Relever tout cela, l'embarquer, aller le déposer et l'ancrer ailleurs, c'était une opération gigantesque qu'on ne pouvait improviser. Léonard avait raison : c'était impossible. Là où l'on était ancré il fallait demeurer jusqu'à la fin. Jamais on n'avait vu une société de pêche procéder, en cours de campagne, à ce déménagement prodigieux.
— Eh bien, fit Cordier d'une voix sifflante, on le verra !
Il avait agrippé Léonard par un bras et l'attirait à lui :
— Écoute-moi bien, Léonard. J'ai passé les vingt dernières années de ma vie à créer les Madragues. J'y ai perdu ma fortune, ma santé et ma tranquillité. Mais jusqu'à cette année j'étais heureux ! Je me disais : Je laisserai derrière moi quelque chose de concret, de vivant, qui sera mon œuvre. Pendant des années encore, quand on parlera des Pêcheries du Moghreb, on pensera à Cordier. ÀVilla Real les vieux madraguiers, quand ils embarqueront, parleront de moi. J'avais la sensation de n'avoir pas été inutile sur terre. Et puis je pensais à ces pauvres Portugais. As-tu songé que nous faisions vivre quatre ou cinq cents personnes ? As-tu imaginé ce qu'ils allaient devenir si nous disparaissions ? Alors vois-tu, je ne puis maintenant me résigner à m'en aller sans combattre.
De sa main décharnée et blanchie il secouait le bras de Léonard.
— Il faut sauver la Madrague, entends-tu, Léonard ?
Et plus bas, le souffle rauque, les yeux exorbités :
— Veux-tu m'aider, Léonard ? Veux-tu que nous fassions ce que les autres n'ont jamais fait ? On n'a jamais, dis-tu, déplacé une madrague en cours de pêche ! Est-ce qu'on a jamais sérieusement essayé ? Ah!
Extrait du livre de Jacques FREZIGNAC "Carrousel sur la mer". et merci à Michèle PONCE pour m'avoir offert ce livre.
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